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Antoine, Directeur adjoint
© MdM
Après plusieurs années au Mexique, au plus près des équipes et des communautés, Antoine Lissorgues est aujourd’hui directeur adjoint de Médecins du Monde Suisse. Son défi : mettre son expérience du terrain au service d’une vision stratégique et opérationnelle, dans un contexte international traversé par les conflits, les migrations et les crises climatiques. Il y défend une approche qui refuse d’opposer réponse à l’urgence et coopération de long terme, convaincu que les deux doivent avancer de concert.
Dans un contexte international très particulier, qu’apporte l’expérience du terrain au travail du siège ?
L’expérience du terrain permet de garder une boussole. Elle laisse une empreinte durable. Elle donne des visages, des voix, des histoires aux décisions que nous prenons. Lorsque nous discutons de budgets, de plans stratégiques, de priorités ou de plaidoyers, je repense aux familles rencontrées, aux équipes locales engagées malgré les risques, aux patient·e·s qui attendent un accès aux soins. Cette expérience nous oblige à rester humbles, concrets et fidèles à notre mission. Elle nous rappelle que derrière chaque ligne budgétaire, il y a une personne et parfois même une vie que l’on peut sauver.
Est-ce que l’urgence est partout et parfois au détriment des projets de coopération ?
Je me répète souvent cet adage : « À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on en oublie l’urgence de l’essentiel. » Donc oui, l’urgence occupe aujourd’hui une place importante, car les crises se multiplient et se prolongent, comme nous le vivons aujourd’hui à Gaza, en Haïti et en Ukraine, où nous intervenons. Mais il ne faut pas opposer urgence et coopération à long terme. L’enjeu est de construire des réponses qui articulent les deux : répondre aux besoins immédiats tout en renforçant les systèmes locaux de santé et les capacités des acteurs locaux. C’est un équilibre exigeant, mais indispensable. Répondre à l’urgence, c’est sauver des vies aujourd’hui. Investir dans la coopération, c’est éviter que les crises ne se répètent demain. L’enjeu est de relier ces deux dimensions avec cohérence et persévérance.
En regard de votre parcours, quels sont les enjeux de la localisation pour Médecins du Monde ?
La localisation est un enjeu central : il s’agit de transférer davantage de pouvoir décisionnel et de ressources aux acteurs locaux. Mon expérience au Mexique m’a montré à quel point les organisations locales sont les mieux placées pour comprendre les besoins et construire des réponses durables. Pour Médecins du Monde, cela signifie investir dans des partenariats équilibrés, renforcer les capacités et accepter de partager le leadership.
Bien entendu, ce propos est volontairement schématique, mais il met en lumière un enjeu essentiel : nous devons déconstruire nos modes de fonctionnement et nos réflexes de pensée afin d’évoluer vers une relation de partenariat véritable dans les pays avec lesquels nous collaborons. Cela implique de sortir d’une logique descendante, de reconnaître pleinement les expertises locales et de co-construire nos actions dans un esprit de réciprocité, de confiance et de responsabilité partagée.
Cela doit aussi se faire avec les bailleurs de fonds, qui nous poussent de plus en plus à travailler sur la voie de la localisation, sans nous donner les moyens de ces ambitions.
Comment l’organisation s’adapte-t-elle aux crises multiples ?
Nous adaptons constamment nos interventions. Au-delà des thématiques, c’est notre capacité d’écoute et de partenariat qui fait la différence. Nous incluons de plus en plus la collaboration avec des acteurs locaux engagés, car ils sont les premiers à répondre lorsque les crises éclatent. En parallèle, nous réalisons un travail de plaidoyer renforcé, en Suisse et sur les terrains, pour défendre l’accès aux soins comme un droit fondamental. Nous le faisons par exemple dans le cadre du conflit à Gaza, car le témoignage fait aussi partie intégrante de notre mission. Nous ne pouvons pas rester silencieux face à l’injustice.
Médecins du Monde est une organisation militante, qu’est-ce que cela signifie ?
Être militant, pour moi, signifie ne pas se contenter de soigner, mais aussi témoigner et dénoncer les injustices qui empêchent l’accès aux soins. Cela implique une parole publique claire, parfois courageuse, et une fidélité à nos principes, même dans des contextes politiquement sensibles. Tout cela reste au cœur de notre identité.
Nous restons d’ailleurs persuadés que c’est pour cette raison que nous nous sommes vu retirer notre agrément pour opérer en Palestine. Nous étions trop bruyants, il était donc facile de nous faire taire en utilisant des subterfuges administratifs. Mais une fois de plus, nous ne pouvons pas tolérer l’intolérable. Rester silencieux, c’est quelque part être complice.
Qu’est-ce qui vous motive personnellement dans votre engagement chez Médecins du Monde ?
Ce qui me motive profondément, c’est la conviction que l’accès à la santé constitue un droit fondamental et non un privilège réservé à quelques-un·e·s. C’est aussi la richesse humaine des équipes, leur engagement sans faille et leur professionnalisme.
Travailler pour Médecins du Monde, c’est prendre part à un projet collectif qui conjugue action concrète sur le terrain et volonté de transformation sociale durable. Ce sont également les rencontres qui donnent du sens à cet engagement, dans un contexte où le monde tend parfois au repli sur soi et où l’individualisme semble s’imposer.
Ce sont les patient·e·s qui retrouvent un peu de dignité grâce à l’accès aux soins. Ce sont les collègues qui œuvrent avec une détermination admirable dans des environnements complexes. Et bien sûr, ce sont nos donatrices et donateurs, dont le soutien rend chaque action possible. Cette mobilisation collective demeure une source précieuse d’énergie et d’espoir.
Enfin, je suis fier de travailler pour une organisation militante. Dans un monde où l’espace démocratique et humanitaire se restreint, la parole libre reste un bien précieux.