Deux Gazaouis menacés de renvoi Dublin par la Suisse : la santé doit primer
© Ardit Hajrizi / Médecins du Monde
Lors d'une conférence de presse à Lausanne organisée par plusieurs collectifs de défense du droit d’asile, Médecins du Monde a alerté sur la situation de Rami et Azzam, deux Palestiniens menacés de renvoi vers la Grèce et la Croatie. Leur état de santé et leur vulnérabilité psychique rendent ces transferts particulièrement préoccupants. Au regard de la gravité de leur situation, de leur parcours marqué par des traumatismes majeurs et du contexte humanitaire à Gaza, Médecins du Monde appelle les autorités suisses à faire usage de la clause de souveraineté afin de suspendre ces renvois et de garantir la continuité des soins.
Des parcours marqués par la guerre et les séquelles physiques et psychiques
Azzam : blessé par un missile, fragilisé par l’exil
Blessé par un missile à Gaza en 2020, avec atteinte neurologique, Azzam, universitaire de 46 ans et père de cinq enfants, a dû quitter le territoire faute de soins. Après un passage par l’Égypte et la Turquie pour tenter d’être opéré, il a poursuivi sa route vers la Grèce, où sa demande d’asile a été refusée, avant d’emprunter la route des Balkans pour rejoindre l’Europe occidentale. Sur ce parcours, il a été exposé à des violences policières en Croatie, où il a été passé à tabac par un agent de police et détenu dans des conditions insalubres.
En Suisse, après une décision de non-entrée en matière liée au règlement Dublin, son état psychique s’est fortement dégradé. Une première hospitalisation en psychiatrie avait déjà eu lieu en décembre, après une tentative de suicide.
Au lendemain de la conférence de presse du 25 février 2026, lors de laquelle des collectifs de défense du droit d’asile et Médecins du Monde dénonçait son renvoi, Azzam a été arrêté dans son foyer de l’EVAM de Féchy en vue de son renvoi vers la Croatie. Menotté et transféré au poste de police, il a décompensé en détention et a dû être hospitalisé en urgence à l’hôpital psychiatrique de Prangins.
Renvoyer une personne dans un état de détresse psychologique sévère vers le pays même où il a subi des violences pose une question grave de proportionnalité et de protection de la santé.
Rami : pertes familiales, maladie grave et errance
Croatie et Grèce : défaillances documentées par Médecins du Monde
Le réseau Médecins du Monde est présent en Croatie et en Grèce. Les informations transmises par nos équipes sur le terrain contredisent l’idée que ces pays offrent une prise en charge médicale adéquate et continue.
En Croatie
Nos collègues intervenant dans les centres d’accueil de Zagreb et Kutina constatent que la majorité des personnes suivies en psychiatrie sont des personnes « renvoyées Dublin ». Le renvoi agit comme un facteur de retraumatisation : rupture des suivis thérapeutiques engagés, notamment en Suisse, délais d’attente importants pour accéder à des spécialistes et absence de continuité dans les traitements médicamenteux.
La majorité des personnes en suivi psychiatrique dans ces centres sont des personnes renvoyées Dublin. Ce n'est pas un hasard. C'est le résultat direct d'une retraumatisation provoquée par le renvoi lui-même. Des personnes qui s'étaient stabilisées en Suisse sont arrachées à ce processus et renvoyées vers un système saturé, dans un pays qu'elles ne connaissent parfois pas, sans réseau, sans repères.
Chargé de Plaidoyer - Programme Suisse
En Grèce
Médecins du Monde Grèce rapporte des situations de grande précarité : absence d’hébergement, accès aux soins extrêmement limité, voire détention à l’arrivée — y compris pour des personnes disposant déjà d’un statut de protection. Le suivi en santé mentale est quasi inexistant. Pour des personnes souffrant de traumatismes complexes ou de pathologies lourdes, la rupture de soins peut avoir des conséquences graves et durables.
Un précédent alarmant
En octobre 2025, Médecins du Monde dénonçait déjà le renvoi d’une famille vulnérable vers la Croatie. À leur arrivée, le traitement psychiatrique du père avait été interrompu et la mère hospitalisée en urgence après une décompensation. Malgré une vulnérabilité médicale documentée et connue des autorités, la continuité des soins n’a pas été garantie, illustrant concrètement les conséquences sanitaires que peuvent entraîner les renvois auxquels Azzam et Rami sont aujourd’hui menacés.
Retourner à Gaza, un danger évident
Un retour en Palestine ne peut, lui non plus, être envisagé. La bande de Gaza reste le théâtre de destructions massives, de déplacements forcés et d’un effondrement du système de santé. L’accès aux soins spécialisés, en particulier en santé mentale et pour des pathologies lourdes, y est extrêmement limité, voire inexistant. Pour des personnes comme Rami et Azzam, dont l’état médical et psychique nécessite un suivi stable et continu, un retour dans un territoire ravagé par la guerre constituerait une mise en danger évidente.
Les autorités cantonales et fédérales disposent d’une marge de manoeuvre
Le règlement Dublin prévoit une clause de souveraineté (article 17 du Règlement Dublin III) permettant à la Suisse d’examiner une demande d’asile pour des raisons humanitaires et médicales sérieuses. Par ailleurs, la mise en œuvre des renvois relève des cantons, qui doivent examiner le caractère exécutoire d’un renvoi, notamment en cas d’atteinte grave à la santé.
Au regard :
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de la catastrophe sanitaire en cours à Gaza ;
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de la vulnérabilité médicale documentée de Rami et d’Azzam ;
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du risque avéré de rupture de soins en Croatie et en Grèce ;
Nous appelons les autorités fédérales et vaudoises à suspendre ces renvois. Il ne s’agit pas d’une simple procédure administrative. Il s’agit de protéger la santé et la dignité de personnes profondément meurtries.